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Démocratie et
mutations culturelles en Afrique noire (introduction)
Le troisième millénaire
est apparu en Afrique sous le signe de la Renaissance. Les esprits les
plus optimistes voyaient déjà poindre à l’horizon
les promesses d’un nouveau départ. C’est que le passage
à l’an 2000 avait allumé le flambeau de l’espoir,
perceptible à travers une pléthore de projets en faveur
du continent défavorisé. Dans l’euphorie de l’aube
nouvelle, les Etats-Unis promirent aux pays pauvres un « Compte
pour le défi du millénaire » (« Millennium Challenge
Account »), tandis que l’ONU se fixa des « Objectifs
du millénaire pour le développement » (« Millennium
Development Goals ») en se fendant d’une déclaration
tonitruante : « Nous ne ménagerons aucun effort pour sortir
nos semblables, hommes, femmes et enfants, des conditions abjectes et
déshumanisantes de l’extrême pauvreté dans laquelle
vivent aujourd’hui plus d’un milliard d’individus »
(1) . Force est de constater, cinq années plus tard, combien ces
projets confinaient à une pure rhétorique, inspirée
par une transition historique que les pays nantis avaient transformée
en une foire commerciale. De cette foire naquit le Nouveau partenariat
pour le développement de l’Afrique (Nepad), qui n’entendait
pas rester à la traîne dans la course aux projets titanesques
: croissance économique annuelle de 7% pendant les quinze années
à venir, mise en place des infrastructures prestigieuses (autoroutes
régionales et continentales, réseau de communication numérique,
agriculture moderne et intensive, etc.), réduction de moitié
de la pauvreté à l’horizon 2015, lorsque la boussole
de l’Organisation de Coopération et de Développement
Economique (OCDE) pointe plutôt dans le sens contraire : «
l’Afrique subsaharienne devrait être la seule région
du monde où le nombre de pauvres continuera à augmenter
d’ici à 2015, et donc la seule région où les
objectifs de développement fixés à l’occasion
du millénaire ne seront certainement pas atteints » (2).
Les prévisions de l’OCDE, certes alarmantes, ont ceci de
particulier qu’elles donnent à voir un continent africain
à plusieurs dimensions. Sur l’échiquier étroit
de l’espoir, apparaissent quelques pays où les efforts de
bonne gouvernance et la dynamique démocratique semblent accompagner
l’action économique. On pense à l’Afrique du
Sud (cas exceptionnel en raison d’une histoire singulière),
au Botswana, et avec quelque réserve, au Sénégal,
au Mali ou au Bénin. Viennent ensuite des Etats liberticides, où
prédominent des régimes prédateurs ayant fait de
la violation des règles démocratiques leur principal canon
de gouvernance. Enfin, il y a les Etats dits « failed states
» (« Etats en faillite » ou « Etats déchus
»), ainsi désignés à cause de la décomposition
de leur structure (e. g. la Somalie, la République Démocratique
du Congo).
Le tableau d’ensemble reste sombre. Car on constate, malgré
de belles expériences marginales, un affaissement inexorable des
vagues démocratiques dont les causes, à la fois d’ordre
moral, culturel, philosophique, institutionnel, ont fait l’objet
d’une abondante littérature. Dans cet ouvrage, nous portons
une attention particulière aux institutions politiques afin de
répondre à une question fondamentale : dans quelle mesure
la structure d’une République peut-elle entraver l’émergence
d’une culture démocratique et bloquer l’essor économique
dans un pays ? Plus loin, nous montrons que la faillite de certains Etats
africains procède essentiellement de la philosophie ayant présidé
à leur création. Au lendemain des indépendances,
le Général de Gaulle avait créé en Afrique
un pré carré stratégique pour la France. Le dispositif
comprenait des accords de coopération militaire et économique
qui allaient permettre à la France de faire main basse sur l’Afrique
noire.
Dans les années 1990, les vagues démocratiques secouèrent
les « postcolonies » transformant leur géographie politique.
Premier changement exigé lors des Conférences nationales
: la Loi fondamentale devait être réécrite pour répondre
aux exigences des nouvelles Républiques. C’est alors qu’entrèrent
en scène les « juristes mercenaires », composés
notamment de professeurs de droit et d'avocats à la retraite, dont
l’expertise sera mise au service d’anciens despotes, lesquels
passeront maîtres dans le tripatouillage de la Constitution ainsi
que cela s’est illustré au Togo à travers le scénario
grotesque de la succession de Ngnassigbé Eyadéma (3). Bien
entendu, les manipulations de la Constitution ne sont pas propres au Togo.
Dans nombre de pays africains, ces manœuvres sont souvent la spécialité
des parlements acquis à la cause des régimes concentrationnaires
du pouvoir. Lesquels mettent à mal l'émergence d'une culture
du droit en Afrique tout en consolidant ce que, dans Gabon : la postcolonie
en débat (2003), nous avons appelé l’hyperprésidentialisme.
Il s’agit d’un modèle politique d’inspiration
française, marqué par un paternalisme totalitaire, alliant
un pouvoir fortement personnalisé et le pseudo-suffrage universel.
Dans un tel contexte, les organes républicains sont bridés
et se réduisent à de simples accessoires, l’Etat étant
sous la coupe réglée d’un autocrate ((4). Et quand
ce dernier vient à disparaître, l’on aboutit à
la situation explosive de la Côte d’Ivoire.
En effet, ce pays apparaît comme un véritable laboratoire
permettant de comprendre les mécanismes de délitement d'un
Etat menant à ce que les politologues anglo-saxons appellent «
failed state ». La Côte d’Ivoire est loin d’un
« Etat déchu ». Il faut néanmoins reconnaître
que le chaos qui secoue ce pays, au-delà des querelles ethniques,
traduit les effets après-coup d’une transition dont l’échec
est à rechercher dans la « monarchie républicaine
», avec sa prétendue clef de voûte incarnée
par un seul homme. Laurent Gbagbo et ses partisans, aujourd’hui
diabolisés par le gouvernement français (Jacques Chirac
n’a-t-il pas qualifié le régime ivoirien actuel de
« fasciste » avant de saluer la mémoire de «
l’ami personnel » Ngnassigbé Eyadéma, dont l’étendue
des crimes ne sera connue que le jour où l’on ouvrira les
archives noires de ses trente-huit ans de règne ?), n’en
sont que des catalyseurs. Ils se trouvent au croisement de l’histoire.
Celle des tentatives de ruptures postcoloniales (auxquelles Laurent Gbagbo
a dû renoncer lors des négociations de Linas-Marcoussis (5)),
de la fin des complicités « françafricaines »,
des réajustements maladroits, étapes nécessaires
à la construction d’un Etat démocratique et d’une
nouvelle République (6). La crise ivoirienne apparaît, de
ce fait, significatif du sort qui attend la plupart des pays africains,
plongés, comme au Gabon, dans la torpeur d’une paix artificielle,
entretenue et maintenue par l’achat des consciences, le musellement
de la presse, la présence de l’armée française,
une opposition politique atone, le renoncement des populations aux droits
par lesquels l’être humain se définit.
La naissance de nouvelles Républiques en Afrique passera par un
recadrage institutionnel, indissociable d’une redéfinition
de la philosophie rectrice de l’Etat. On a beau jeu de procéder
à des réformes de complaisance, de prendre de légères
mesures d’assainissement de l’économie et des finances
publiques pour s’attirer les faveurs du FMI, de la Banque mondiale,
de l’Union européenne, il reste qu’aucune avancée
décisive, sur les plans économique, social et démocratique,
n’est possible en Afrique noire dans le cadre des régimes
politiques de type monarchique. Sur ce point, le journaliste anglais Robert
Guest, auteur de The Shackled Continent : Power, Corruption, and African
Lives, écrit avec justesse : « plus que l’aide,
l’Afrique a surtout besoin des gouvernements compétents et
réduits » (7).
L’un des plus grands fléaux africains, aussi meurtrier que
le sida et le paludisme, reste la corruption. Elle fait partie des principales
sources d’instabilité chronique qui mine et ruine le continent
noir. Pour éradiquer ce mal, certains pays ont mis en place des
Commissions de lutte contre l’enrichissement illicite, quand bien
même il existe déjà des instruments juridiques permettant
de réprimer les faits de corruption. Il s’agit là
aussi d’un simple habillage, d’une manœuvre dilatoire
comme l’écrit fort à propos le journal gabonais Le
Nganga (8).
L’Etat africain a été criminalisé. Cette situation
ne peut prendre fin que si ceux d’en haut servent de modèles
à ceux d’en bas à travers un mécanisme mimétique
bien connu des économistes : the trickle down effect (effet
d’entraînement). C’est ce qui s’est passé
au Botswana lorsque le président Festus Mogae, arrivé au
pouvoir en 1999, réélu en 2004, a décidé de
s’attaquer à la corruption. Il a créé un Directoire
placé sous sa responsabilité afin d’en assurer l’efficacité.
L’on en voit les résultats aujourd’hui. Malgré
la tragédie du sida, le Botswana fait partie des rares pays africains
à avoir enregistré ces dernières années une
croissance économique constante (9).
Démocratie, gouvernance éthique, the rule of law,
tout cela ne peut voir le jour en Afrique que dans le cadre des Etats
reconfigurés, où chaque institution, pleine dans ses prérogatives,
conduite par des hommes probes, permettra au citoyen d’être
le censeur final de l’action politique. Il est incontestable qu’à
plus long terme, un nouveau mode d’organisation de l’Etat,
soutenu par des institutions repensées, puis rénovées
dans leur structure, s’imposera de lui-même en Afrique noire.
Soit par des secousses populaires ou par la volonté d’hommes
d’Etat nouveaux qui se rendront compte de l’épuisement
des modèles actuels.
Nous l’avons signalé plus haut, l’hyperprésidentialisme,
en raison de son verrouillage institutionnel, est un système politique
propice à une gouvernance médiocre, parce qu'il bride tout
mécanisme de contre-pouvoir. Calqué sur le modèle
français, ce système devait accompagner la consolidation
de l’Etat-nation à travers la figure d’un chef auquel
des ethnies hétéroclites, réunifiées autour
des valeurs républicaines, étaient censées trouver
une identité nationale et une véritable cohésion
en tant que peuple. Perçu à l’aune de l’histoire
postcoloniale, l’Etat-nation a montré ses limites. L’Etat,
dans sa recherche d’une homogénéisation forcée
des ethnies, sans reconnaissance de leurs droits fondamentaux, a échoué
à faire émerger la Nation, c’est-à-dire la
communauté des valeurs d’où naît une civilisation.
Faut-il pour autant préconiser le projet illusoire d’un démantèlement
de l’Etat-nation africain ? La lucidité et le pragmatisme
commandent de considérer l’Etat-nation comme faisant partie
de l’histoire contemporaine du continent. Le véritable enjeu
se situe ailleurs, dans un modèle et une stratégie de gouvernance
portés par la conscience morale, et soutenus par un questionnement
fondamental : que signifie être Africain aujourd’hui ? Que
recouvre la notion de développement humain ? Comment y parvenir
? Le sous-développement économique n’est-il pas symptomatique,
comme le suggère le chanteur anglais Bob Geldof, de « l’auto-récusation
» des Africains (10) ? C’est dans l’espace d’un
tel questionnement que l’on pourrait bâtir la rampe de lancement
du développement humain en Afrique.
Nul ne saurait rejeter les projets grandiloquents du Millénium
cités plus haut. Il semble toutefois que la stabilité du
continent africain, de même que son décollage économique,
se joueront en priorité à l’intérieur de
la conscience de ses peuples et de ses dirigeants futurs, à
travers la découverte et l’affirmation de la sacralité
de l’existence humaine. Car l’accusation selon laquelle
les Africains « se récusent » traduit un drame bien
plus profond, la manière dont la misère économique,
psychologique, « morale » a pu enfermer les masses populaires
dans la non-reconnaissance et la non-affirmation de
leur droit à une existence humainement décente. De fait,
misère sociale, racisme et nihilisme s'inscrivent dans une même
dialectique. Celle-ci a valu aux Africains la déportation vers
les Amériques pendant quatre siècles et demi, puis le colonialisme
le plus brutal. Et aujourd’hui, elle a des manifestations protéiformes
: violences interethniques, chaos social, etc. De toute évidence,
la phase primordiale de l’existence de l’Africain
en tant que sujet de droits se ramène d’abord à la
question philosophique de la reconnaissance. Elle se résume en
une formule : reconnais-toi toi-même pour être reconnu.
C’est cela que sous-entendait Martin Robinson Delany, un nationaliste
noir américain du 19ème siècle, l’un des précurseurs
du panafricanisme, lorsqu’il écrivait :
L’Afrique, pour se régénérer,
doit avoir un caractère national, et, d’un point de vue moral,
religieux, politique et commercial, sa position parmi les nations qui
existent sur terre dépendra principalement de la haute estime qu’elle
aura d’elle-même. (11)
En 2004, le politologue américain
Greg Berhman a publié chez Free Press un livre sur les ravages
du sida en Afrique. Intitulé The Invisible People (Le
peuple invisible), l’ouvrage est une sonnette d’alarme
adressée particulièrement aux Etats-Unis, qui font montre
d’une indifférence inouïe (autre articulation de l’éthique
nihiliste) à l’égard des populations pauvres, oublient
que le sida constitue, au même titre que le terrorisme, une menace
à la stabilité du monde par le fait que cette maladie, si
elle n’est pas sérieusement combattue, risque de faire disparaître
des territoires entiers.
Dans un entretien à la Voix de l’Amérique, Greg Berhman
reconnaissait sa dette envers l’écrivain noir américain
Ralph Ellison, auteur de l’excellent roman Invisible Man
(1952). Le narrateur d’Ellison, résolu à échapper
à la folie paranoïaque (fort justifiée étant
donné le racisme américain de l’époque) des
personnages de Richard Wright, ouvrait son récit par ces mots non
moins pathétiques :
Je suis un homme qu’on
ne voit pas. […] Je suis invisible, comprenez bien, simplement parce
que les gens refusent de me voir. (12)
Les Tutsis, assassinés sous
le regard indifférent d’un Occident au sommet de sa gloire,
auraient pu se reconnaître dans le drame de l’adolescent afro-américain.
Bien sûr, les Hutus ont été les bourreaux de leurs
frères ! Mais la violence a pu atteindre des proportions génocidaires
parce que les puissances capitalistes, depuis la traite négrière,
ont enfermé l’homme noir dans l’invisibilité.
Le Nègre est l’autre radicalement différent, altéré,
réduit au statut de non-être (13). Voilà ce que combattait
Richard Wright lorsqu’il lançait ses héros en croisade
contre l’Amérique raciste. Et le jour où Bigger Thomas,
le héros de Native Son (1940), décapita la fille
d’un riche banquier atteint de daltonisme et la jeta dans une cheminée,
les Blancs virent enfin le Noir dans ses colères et frustrations.
Comme l’écrira Irving Howe, la culture américaine
changea pour de bon (14). Et James Baldwin, après avoir alimenté
une vaine polémique avec son aîné, Richard Wright,
finit par reconnaître
[qu’il] n’y a pas
en Amérique [et aujourd’hui en Afrique] un Nègre
qui n’ait éprouvé pendant un court instant ou une
longue période, un profond ou un vague sentiment d’angoisse
[…] une haine simple, nue, injustifiée ; qui n’ait
jamais eu envie d’envoyer son poing dans la figure d’un Blanc
rencontré dans la journée, de violer, dans un élan
de vengeance cruelle, leurs femmes, de massacrer tous les Blancs et les
réduire à néant, les réduire en poussière,
cette poussière dans laquelle le Nègre a été
et est roulé de tout temps. (15)
La violence précède-t-elle
l’existence comme le suggérait Richard Wright ? Ralph Ellison
refusait une telle dialectique. A ces yeux, le malheur d’un homme
ou d’un peuple, désireux d’affirmer son existence,
n’est pas tant l’aveuglement des autres que son incapacité
à se voir lui-même. La leçon philosophique de Ralph
Ellison est assez révélatrice de la situation tragique de
l’Afrique moderne : lorsqu’on assassine en masse et en toute
impunité comme au Rwanda, en RDC, en Sierra Leone, au Libéria
et aujourd’hui en Côte d’Ivoire (à qui le tour
demain ?…), c’est qu’on a atteint un degré d’aliénation
ontologique : la négation de soi par soi. Y a-t-il pire
régression que celle-là ?
Le FMI, la Banque mondiale, le Nepad, l’ONU, accusée çà
et là d’atteinte aux droits de l’homme qu’elle
est supposée protéger (16), auraient beau administrer palliatifs
et sédatifs, l’Afrique n’arrivera nulle part, et Stephen
Smith n’a pas tort de nous enterrer vivant (17), tant que ce continent
n’aura pas saisi la dimension sacrée de la vie humaine. L’Afrique
doit, et nous y œuvrons par nos écrits, entrer dans son «
siècle des Lumières », se débarrasser d’une
culture alourdie et encombrée de superstitions, de croyances stériles
qui la paralysent et l’empêchent de voir l’homme dans
son essence moderne : un Être de droits inaliénables.
La raison, c’est aussi la communication, nous dit Habermas. Tel
est le principal enjeu de cet ouvrage : communiquer notre vision de la
modernité à des populations prises dans l’étau
de la lutte pour la survie que leur imposent les politiques prédatrices
d’Afrique noire. On comprend alors le ton incisif de ce livre, dans
lequel le lecteur entrera par le remarquable travail de Florence Bernault,
universitaire américaine d’origine française, qui,
en examinant le lien entre l’activité magique et le monde
politique au Congo-Brazzaville et au Gabon, met en lumière la «
matrice morale » de cette aire culturelle. Il s’agit de répondre
à la question suivante : la prédominance du discours magique
en Afrique est-elle un obstacle à l’émergence des
Etats viables ? La cosmologie du pouvoir en Afrique équatoriale
peut-elle coexister avec les modèles politiques et démocratiques
mis en place tout au long de la modernité occidentale ?
Somme toute, la magie en tant qu’idiome populaire a une importance
dans les résistances que rencontrent les valeurs occidentales en
Afrique noire. Ces résistances sont l’expression d’une
affirmation identitaire, traduisent un refus de consommation passive de
la culture de l’Autre. Mais le principe de résistance, inhérent
à la conscience magique, semble avoir été détourné
par la société marchande, puis amplifiée par la mondialisation,
la sorcellerie étant devenue un instrument de contrôle et
de domination politico-économique. Le propos de Florence Bernault
se caractérise par une admirable neutralité axiologique
et évite le piège de l’engagement idéologique.
Elle ne donne aucune recommandation. L’auteur sait combien il serait
vain de rappeler aux commanditaires des meurtres rituels la vacuité
de leur entreprise. Les politiciens africains s’accrochent d’autant
plus à leurs croyances superstitieuses qu’ils sont convaincus
que leur pouvoir tient à la puissance de leurs gris-gris (18).
Comment sortir l’Afrique noire d’un mode de pensée
qui continue de la maintenir au « cœur des ténèbres
» ? Voilà le sens de mon intervention dans ce volume. Loin
de toute prétention scientifique, mon propos est inspiré
par les débats qui ont toujours divisé les politologues
autour de la question controversée de l’universalité
ou de la relativité des valeurs démocratiques. Au-delà
du débat théorique, ma posture est une invite à la
réévaluation des cultures africaines afin d’en dégager
les piliers. L’objectif, à terme, revient à faire
le tri entre les aspects de nos cultures à stocker au musée
et ceux pouvant contribuer à la construction de notre modernité.
Contre la pensée relativiste, qui exige que la démocratie
s’adapte à l’histoire de chaque peuple sans proposition
véritable quant à la réalisation d’un tel projet,
je démontre, à partir de l’exemple du Gabon, combien
les dirigeants et élites politiques créent des contradictions
artificielles entre la démocratie libérale et la culture
africaine pour le maintien du statut quo. Le véritable
enjeu n’est-il pas de travailler à l’émergence
d’une culture démocratique en Afrique noire, la seule capable
de promouvoir les droits du citoyen et de préserver les particularismes
culturels ? Cela est rendu possible par la nature même de l’espace
démocratique, toujours ouvert au dialogue. La tolérance,
telle est l’essence de tout régime démocratique. Ronald
Reagan le disait sur un ton badin. Aux Etats-Unis, tout citoyen peut entrer
à la Maison blanche et critiquer le président. En URSS,
tout citoyen pouvait entrer au Kremlin pour critiquer le régime
américain. La démocratie se définit par son extraordinaire
capacité d’absorption des idées contraires, des idéologies
antagonistes, des sensibilités culturelles diverses. Il n’y
a qu’une démocratie libérale comme l’Angleterre
pour abriter des extrémistes musulmans qui œuvrent pourtant
contre ses valeurs.
On lira ensuite la réflexion passionnante, sinon passionnelle de
Richard Assima, et de son équipe du BDP (« Bongo Doit Partir
»), sur « le pétrole et la renaissance économique
au Gabon ». Le pétrole demeure un enjeu essentiel dans les
relations internationales. Du Nigeria en Angola, il fait le pouvoir des
dirigeants et le malheur des masses populaires. Mais loin d’une
fatalité, Richard Assima, après une présentation
de la situation de l’industrie pétrolière au Gabon,
ouvre quelques pistes. A ses yeux, la réforme des institutions
politiques et la bonne gestion des ressources minières apparaissent
inextricablement liées. Sa conclusion correspond bien à
ses engagements idéologiques : le redressement économique
n’est possible en Afrique sans un changement de leadership.
Marc Mvé Bekale
(1) - Extrait de la «
Déclaration des Nations unies pour le millénaire »
(septembre 2000). Voir www.developmentgoals.org.
(2) - Ce rapport peut être consulté sur le site www.oecd.org.
Certaines de ses conclusions ont été reprises par Tom Amadou
Seck. « Leurres du Nouveau Partenariat pour l’Afrique
». Le Monde Diplomatique, novembre 2004.
(3) - Il faut signaler que le juriste français Charles Debbasch,
ancien doyen de la faculté de droit d'Aix-en-Provence, fut le principal
artisan de la modification constitutionnelle qui permit à l’Assemblée
nationale togolaise de porter le fils d’Eyadéma au pouvoir.
Debbasch, qui avait également mis en musique la nouvelle constitution
du Congo-Brazzaville, est célèbre non seulement pour son
expertise en droit, mais il brille particulièrement par son manque
notoire de probité. Comme le rapporte le quotidien Libération,
Debbasch « est une vieille connaissance de la justice française,
qui l’a condamné en 2003 pour détournements de fonds
lorsqu'il était à la tête de la Fondation du peintre
Victor Vasarely. […] Il est sous le coup de deux procédures
judiciaires. Accusé d'avoir détourné à son
profit 450 000 euros, il avait été condamné, en février
2002, à deux ans de prison ferme par le tribunal correctionnel
d'Aix (peine réduite en appel à un an en janvier 2003).
La procureure avait alors dénoncé «un système
d'escroc, une attitude de voyou », ajoutant : «La personnalité
de Charles Debbasch, c'est l'argent, toujours l'argent, encore l'argent
! » Seconde épée de Damoclès : en avril 2003,
l'ancien doyen a été mis en examen pour «blanchiment
et organisation frauduleuse d'insolvabilité ». Voilà
le profil idéal des constitutionnalistes qui aident l’Afrique
à bâtir sa démocratie. Pour la longue citation ci-dessus,
voir « Juriste mercenaire », Libération, 18 février
2005.
(4) - Au cours de la seule année 2003, le Gabon, pour ne citer
que cet exemple, a procédé à deux principales modifications
de sa Constitution. La première réforme a instauré
le scrutin à un tour pour toutes les élections. Ici, les
objectifs recherchés sont multiples : harmonisation de tous les
mandats électifs, réduction de leurs coûts financiers,
élimination des candidatures fantaisistes et des mauvaises alliances
politiques qui, croit-on savoir, nuisent à la qualité du
jeu démocratique dans son ensemble. Sans doute aurait-on été
mieux avisé en supprimant tout simplement les élections
présidentielles au Gabon, étant donné que l’alternance
semble impossible dans ce pays où l’opposition est réduite
à une « présence fantomatique ». La seconde
réforme, quant à elle, a mis fin à la limitation
du nombre de mandats présidentiels. Celle-là, customized,
taillée sur-mesure pour Omar Bongo Ondimba, au pouvoir depuis 1967,
s’inspirait encore une fois du modèle français.
(5) - Voir Colette Braeckman, « Aux sources de la crise ivoirienne
». Le monde diplomatique. Manière de voir 79. Février-mars
2005.
(6) - Un ressortissant français, installé de longue date
en Côte d’Ivoire et ayant refusé de se faire rapatrier
lors des évènements de 2004, semble l’avoir bien exprimé
: « Nous assistons à la fin de la prédominance
des Blancs là où une nation est en train de se construire,
comme toutes les autres, dans le sang et dans la haine des autres
». Libération, 25 novembre 2004.
(7) - Robert Guest. Le continent enchaîné : pouvoir,
corruption et les vies africaines. Washington, Smithsonian Books,
2004.
(8) - « Il convient tout de même de savoir que les autorités
gabonaises n'ont accepté le projet (de création d’une
Commission de lutte contre l’enrichissement illicite) que du bout
des lèvres. D'autant qu'il faisait partie, avec d'autres, des conditionnalités
du FMI. N'ayant pas le choix, on a vite fait de bricoler cette «affaire-là
», mais en dépit des textes, le manque de volonté
des autorités gabonaises a commencé avec la composition
même de cette commission. On ne veut pas citer de nom, mais en dehors
de deux ou trois têtes, comment peut-on nommer comme membres d'une
structure qui se veut sérieuse, prestigieuse et au-dessus de tout
soupçon des gens qui ont pillé, dépecé le
pays ? Bien qu'ils aient prêté serment, ces gens-là
sont mal placés pour réclamer à d'autres anthropophages
et cannibales de l'Etat de déclarer leur fortune, fruit de leurs
maquignonnages. Mais personne n'est dupe. Le copinage qui a présidé
à la désignation des uns et des autres avait justement pour
objectif de créer une espèce de « Club Med »
Le Nganga, 22 mars 2005. Article repris sur le site http://www.flashgabon.com.
(9) - Voir « Botswana. Africa’s prize democracy »,
The Economist November 6th, 2004. Le magazine britannique explique le
miracle de ce petit pays en termes élogieux : « Botswana’s
1.8m people are among the continent’s wealthiest, after four decades
of fast growth. International surveys suggest they are Africa’s
least corrupt. The World Bank and others say that, along with South Africa,
it is the easiest place to do business in Africa. Good institutions, stable
economic policies and a smart use of technology make it more competitive
than, say, Brazil or Mexico. » « Grâce à
quatre décennies de croissance rapide, les 1,8 million d’habitants
du Botswana comptent parmi les plus riches du continent. Les enquêtes
internationales suggèrent que c’est le peuple d’Afrique
le moins corrompu. La Banque mondiale et d’autres institutions internationales
affirment que le Botswana est, avec l’Afrique du Sud, le pays d’Afrique
où il est le plus facile d’investir, ce en raison de ses
bonnes institutions, ses politiques économiques stables et un usage
intelligent de la technologie, qui le rendent plus compétitif que
le Brésil ou le Mexique par exemple. »
(10) - Organisateur du célèbre concert « Live Aid
» (13 juillet 1985) dans le cadre de la lutte contre la faim en
Afrique, le chanteur anglais Bob Geldof, devenu membre de la Commission
africaine du gouvernement de Tony Blair, se dit, dans un récent
entretien à Radio Times Magazine, « souvent lassé
par l'Afrique » : «Le rythme des changements [y]
est bien trop lent. Les Africains se récusent… ».
Propos repris dans « Sharon Stone : Philantropic instinct ?
». Libération, 9 février 2005.
(11) - Martin Robinson Delany and Robert Campbell, Search for a Place,
Black Separatism and Africa, 1860, Ann Arbor, The University of Michigan
Press, 1969, pp. 110-111.
(12) - Ralph Ellison, Invisible Man, New York, Penguin Books,
1952, p. 17.
(13) - On lira avec profit « une herméneutique de l’autre
» dans Michel de Certeau. L’écriture de l’histoire,
Paris, Gallimard, 1975.
(14) - Irving Howe, « Black Boys and Native Sons », Dissent,
Automn 1963, 354-355.
(15) - James Baldwin, « Many Thousand Gone », cité
par Richard Abcarian, ed., Richard Wright’s Native Son : A Critical
Perspective, Belmont, Wadsworth Publishing Company, 1970, p. 131.
Force est de constater à quel point ces propos décrivent
avec justesse les évènements qui ont secoué la Côte
d’Ivoire tout au long de l’année 2004. Voyant en la
présence française une survivance de l’entreprise
coloniale, les Ivoiriens n’ont pas hésité à
recourir à la violence pour exprimer leur ressentiment envers l’homme
blanc.
(16) - Voir « Casques bleus ou touristes sexuels ? »,
Jeune Afrique L’Intelligent, 29 novembre 2004.
(17) - Lire Stephen Smith. Négrologie. Pourquoi l’Afrique
se meurt. Paris, Calmann-Lévy, 2004.
(18) - A ce sujet, lire également Stephen Ellis and Gerrie Ter
Haar. Worlds of Power : Religious and Political Practice in Africa.
Oxford, Oxford University Press, 2004.
Ouvrages cités
Baldwin, James. « Many Thousand
Gone », in Richard Abcarian, ed. Richard Wright’s Native
Son : A Critical Perspective. Belmont, Wadsworth Publishing Company,
1970.
Braeckman, Colette. « Aux sources de la crise ivoirienne
». Le monde diplomatique. Manière de voir 79. Février-mars
2005.
Carothers, Thomas. « Democracy Without Illusions ».
Foreign Affairs. Vol 76, Number 1, January-February, 1997.
De Certeau, Michel. L’écriture de l’histoire.
Paris, Gallimard, 1975.
Delany, Martin Robinson and Robert Campbell. Search for a Place, Black
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