Site scientifique de Marc Mvé Bekale

Enseignant- chercheur à l'Université de Reims (I.U.T de Troyes)

 

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Démocratie et mutations culturelles en Afrique noire (introduction)

 

Le troisième millénaire est apparu en Afrique sous le signe de la Renaissance. Les esprits les plus optimistes voyaient déjà poindre à l’horizon les promesses d’un nouveau départ. C’est que le passage à l’an 2000 avait allumé le flambeau de l’espoir, perceptible à travers une pléthore de projets en faveur du continent défavorisé. Dans l’euphorie de l’aube nouvelle, les Etats-Unis promirent aux pays pauvres un « Compte pour le défi du millénaire » (« Millennium Challenge Account »), tandis que l’ONU se fixa des « Objectifs du millénaire pour le développement » (« Millennium Development Goals ») en se fendant d’une déclaration tonitruante : « Nous ne ménagerons aucun effort pour sortir nos semblables, hommes, femmes et enfants, des conditions abjectes et déshumanisantes de l’extrême pauvreté dans laquelle vivent aujourd’hui plus d’un milliard d’individus » (1) . Force est de constater, cinq années plus tard, combien ces projets confinaient à une pure rhétorique, inspirée par une transition historique que les pays nantis avaient transformée en une foire commerciale. De cette foire naquit le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad), qui n’entendait pas rester à la traîne dans la course aux projets titanesques : croissance économique annuelle de 7% pendant les quinze années à venir, mise en place des infrastructures prestigieuses (autoroutes régionales et continentales, réseau de communication numérique, agriculture moderne et intensive, etc.), réduction de moitié de la pauvreté à l’horizon 2015, lorsque la boussole de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE) pointe plutôt dans le sens contraire : « l’Afrique subsaharienne devrait être la seule région du monde où le nombre de pauvres continuera à augmenter d’ici à 2015, et donc la seule région où les objectifs de développement fixés à l’occasion du millénaire ne seront certainement pas atteints » (2).
Les prévisions de l’OCDE, certes alarmantes, ont ceci de particulier qu’elles donnent à voir un continent africain à plusieurs dimensions. Sur l’échiquier étroit de l’espoir, apparaissent quelques pays où les efforts de bonne gouvernance et la dynamique démocratique semblent accompagner l’action économique. On pense à l’Afrique du Sud (cas exceptionnel en raison d’une histoire singulière), au Botswana, et avec quelque réserve, au Sénégal, au Mali ou au Bénin. Viennent ensuite des Etats liberticides, où prédominent des régimes prédateurs ayant fait de la violation des règles démocratiques leur principal canon de gouvernance. Enfin, il y a les Etats dits « failed states » (« Etats en faillite » ou « Etats déchus »), ainsi désignés à cause de la décomposition de leur structure (e. g. la Somalie, la République Démocratique du Congo).
Le tableau d’ensemble reste sombre. Car on constate, malgré de belles expériences marginales, un affaissement inexorable des vagues démocratiques dont les causes, à la fois d’ordre moral, culturel, philosophique, institutionnel, ont fait l’objet d’une abondante littérature. Dans cet ouvrage, nous portons une attention particulière aux institutions politiques afin de répondre à une question fondamentale : dans quelle mesure la structure d’une République peut-elle entraver l’émergence d’une culture démocratique et bloquer l’essor économique dans un pays ? Plus loin, nous montrons que la faillite de certains Etats africains procède essentiellement de la philosophie ayant présidé à leur création. Au lendemain des indépendances, le Général de Gaulle avait créé en Afrique un pré carré stratégique pour la France. Le dispositif comprenait des accords de coopération militaire et économique qui allaient permettre à la France de faire main basse sur l’Afrique noire.
Dans les années 1990, les vagues démocratiques secouèrent les « postcolonies » transformant leur géographie politique. Premier changement exigé lors des Conférences nationales : la Loi fondamentale devait être réécrite pour répondre aux exigences des nouvelles Républiques. C’est alors qu’entrèrent en scène les « juristes mercenaires », composés notamment de professeurs de droit et d'avocats à la retraite, dont l’expertise sera mise au service d’anciens despotes, lesquels passeront maîtres dans le tripatouillage de la Constitution ainsi que cela s’est illustré au Togo à travers le scénario grotesque de la succession de Ngnassigbé Eyadéma (3). Bien entendu, les manipulations de la Constitution ne sont pas propres au Togo. Dans nombre de pays africains, ces manœuvres sont souvent la spécialité des parlements acquis à la cause des régimes concentrationnaires du pouvoir. Lesquels mettent à mal l'émergence d'une culture du droit en Afrique tout en consolidant ce que, dans Gabon : la postcolonie en débat (2003), nous avons appelé l’hyperprésidentialisme. Il s’agit d’un modèle politique d’inspiration française, marqué par un paternalisme totalitaire, alliant un pouvoir fortement personnalisé et le pseudo-suffrage universel. Dans un tel contexte, les organes républicains sont bridés et se réduisent à de simples accessoires, l’Etat étant sous la coupe réglée d’un autocrate ((4). Et quand ce dernier vient à disparaître, l’on aboutit à la situation explosive de la Côte d’Ivoire.
En effet, ce pays apparaît comme un véritable laboratoire permettant de comprendre les mécanismes de délitement d'un Etat menant à ce que les politologues anglo-saxons appellent « failed state ». La Côte d’Ivoire est loin d’un « Etat déchu ». Il faut néanmoins reconnaître que le chaos qui secoue ce pays, au-delà des querelles ethniques, traduit les effets après-coup d’une transition dont l’échec est à rechercher dans la « monarchie républicaine », avec sa prétendue clef de voûte incarnée par un seul homme. Laurent Gbagbo et ses partisans, aujourd’hui diabolisés par le gouvernement français (Jacques Chirac n’a-t-il pas qualifié le régime ivoirien actuel de « fasciste » avant de saluer la mémoire de « l’ami personnel » Ngnassigbé Eyadéma, dont l’étendue des crimes ne sera connue que le jour où l’on ouvrira les archives noires de ses trente-huit ans de règne ?), n’en sont que des catalyseurs. Ils se trouvent au croisement de l’histoire. Celle des tentatives de ruptures postcoloniales (auxquelles Laurent Gbagbo a dû renoncer lors des négociations de Linas-Marcoussis (5)), de la fin des complicités « françafricaines », des réajustements maladroits, étapes nécessaires à la construction d’un Etat démocratique et d’une nouvelle République (6). La crise ivoirienne apparaît, de ce fait, significatif du sort qui attend la plupart des pays africains, plongés, comme au Gabon, dans la torpeur d’une paix artificielle, entretenue et maintenue par l’achat des consciences, le musellement de la presse, la présence de l’armée française, une opposition politique atone, le renoncement des populations aux droits par lesquels l’être humain se définit.
La naissance de nouvelles Républiques en Afrique passera par un recadrage institutionnel, indissociable d’une redéfinition de la philosophie rectrice de l’Etat. On a beau jeu de procéder à des réformes de complaisance, de prendre de légères mesures d’assainissement de l’économie et des finances publiques pour s’attirer les faveurs du FMI, de la Banque mondiale, de l’Union européenne, il reste qu’aucune avancée décisive, sur les plans économique, social et démocratique, n’est possible en Afrique noire dans le cadre des régimes politiques de type monarchique. Sur ce point, le journaliste anglais Robert Guest, auteur de The Shackled Continent : Power, Corruption, and African Lives, écrit avec justesse : « plus que l’aide, l’Afrique a surtout besoin des gouvernements compétents et réduits » (7).
L’un des plus grands fléaux africains, aussi meurtrier que le sida et le paludisme, reste la corruption. Elle fait partie des principales sources d’instabilité chronique qui mine et ruine le continent noir. Pour éradiquer ce mal, certains pays ont mis en place des Commissions de lutte contre l’enrichissement illicite, quand bien même il existe déjà des instruments juridiques permettant de réprimer les faits de corruption. Il s’agit là aussi d’un simple habillage, d’une manœuvre dilatoire comme l’écrit fort à propos le journal gabonais Le Nganga (8).
L’Etat africain a été criminalisé. Cette situation ne peut prendre fin que si ceux d’en haut servent de modèles à ceux d’en bas à travers un mécanisme mimétique bien connu des économistes : the trickle down effect (effet d’entraînement). C’est ce qui s’est passé au Botswana lorsque le président Festus Mogae, arrivé au pouvoir en 1999, réélu en 2004, a décidé de s’attaquer à la corruption. Il a créé un Directoire placé sous sa responsabilité afin d’en assurer l’efficacité. L’on en voit les résultats aujourd’hui. Malgré la tragédie du sida, le Botswana fait partie des rares pays africains à avoir enregistré ces dernières années une croissance économique constante (9).
Démocratie, gouvernance éthique, the rule of law, tout cela ne peut voir le jour en Afrique que dans le cadre des Etats reconfigurés, où chaque institution, pleine dans ses prérogatives, conduite par des hommes probes, permettra au citoyen d’être le censeur final de l’action politique. Il est incontestable qu’à plus long terme, un nouveau mode d’organisation de l’Etat, soutenu par des institutions repensées, puis rénovées dans leur structure, s’imposera de lui-même en Afrique noire. Soit par des secousses populaires ou par la volonté d’hommes d’Etat nouveaux qui se rendront compte de l’épuisement des modèles actuels.
Nous l’avons signalé plus haut, l’hyperprésidentialisme, en raison de son verrouillage institutionnel, est un système politique propice à une gouvernance médiocre, parce qu'il bride tout mécanisme de contre-pouvoir. Calqué sur le modèle français, ce système devait accompagner la consolidation de l’Etat-nation à travers la figure d’un chef auquel des ethnies hétéroclites, réunifiées autour des valeurs républicaines, étaient censées trouver une identité nationale et une véritable cohésion en tant que peuple. Perçu à l’aune de l’histoire postcoloniale, l’Etat-nation a montré ses limites. L’Etat, dans sa recherche d’une homogénéisation forcée des ethnies, sans reconnaissance de leurs droits fondamentaux, a échoué à faire émerger la Nation, c’est-à-dire la communauté des valeurs d’où naît une civilisation. Faut-il pour autant préconiser le projet illusoire d’un démantèlement de l’Etat-nation africain ? La lucidité et le pragmatisme commandent de considérer l’Etat-nation comme faisant partie de l’histoire contemporaine du continent. Le véritable enjeu se situe ailleurs, dans un modèle et une stratégie de gouvernance portés par la conscience morale, et soutenus par un questionnement fondamental : que signifie être Africain aujourd’hui ? Que recouvre la notion de développement humain ? Comment y parvenir ? Le sous-développement économique n’est-il pas symptomatique, comme le suggère le chanteur anglais Bob Geldof, de « l’auto-récusation » des Africains (10) ? C’est dans l’espace d’un tel questionnement que l’on pourrait bâtir la rampe de lancement du développement humain en Afrique.
Nul ne saurait rejeter les projets grandiloquents du Millénium cités plus haut. Il semble toutefois que la stabilité du continent africain, de même que son décollage économique, se joueront en priorité à l’intérieur de la conscience de ses peuples et de ses dirigeants futurs, à travers la découverte et l’affirmation de la sacralité de l’existence humaine. Car l’accusation selon laquelle les Africains « se récusent » traduit un drame bien plus profond, la manière dont la misère économique, psychologique, « morale » a pu enfermer les masses populaires dans la non-reconnaissance et la non-affirmation de leur droit à une existence humainement décente. De fait, misère sociale, racisme et nihilisme s'inscrivent dans une même dialectique. Celle-ci a valu aux Africains la déportation vers les Amériques pendant quatre siècles et demi, puis le colonialisme le plus brutal. Et aujourd’hui, elle a des manifestations protéiformes : violences interethniques, chaos social, etc. De toute évidence, la phase primordiale de l’existence de l’Africain en tant que sujet de droits se ramène d’abord à la question philosophique de la reconnaissance. Elle se résume en une formule : reconnais-toi toi-même pour être reconnu. C’est cela que sous-entendait Martin Robinson Delany, un nationaliste noir américain du 19ème siècle, l’un des précurseurs du panafricanisme, lorsqu’il écrivait :

L’Afrique, pour se régénérer, doit avoir un caractère national, et, d’un point de vue moral, religieux, politique et commercial, sa position parmi les nations qui existent sur terre dépendra principalement de la haute estime qu’elle aura d’elle-même. (11)

En 2004, le politologue américain Greg Berhman a publié chez Free Press un livre sur les ravages du sida en Afrique. Intitulé The Invisible People (Le peuple invisible), l’ouvrage est une sonnette d’alarme adressée particulièrement aux Etats-Unis, qui font montre d’une indifférence inouïe (autre articulation de l’éthique nihiliste) à l’égard des populations pauvres, oublient que le sida constitue, au même titre que le terrorisme, une menace à la stabilité du monde par le fait que cette maladie, si elle n’est pas sérieusement combattue, risque de faire disparaître des territoires entiers.
Dans un entretien à la Voix de l’Amérique, Greg Berhman reconnaissait sa dette envers l’écrivain noir américain Ralph Ellison, auteur de l’excellent roman Invisible Man (1952). Le narrateur d’Ellison, résolu à échapper à la folie paranoïaque (fort justifiée étant donné le racisme américain de l’époque) des personnages de Richard Wright, ouvrait son récit par ces mots non moins pathétiques :

Je suis un homme qu’on ne voit pas. […] Je suis invisible, comprenez bien, simplement parce que les gens refusent de me voir. (12)

Les Tutsis, assassinés sous le regard indifférent d’un Occident au sommet de sa gloire, auraient pu se reconnaître dans le drame de l’adolescent afro-américain. Bien sûr, les Hutus ont été les bourreaux de leurs frères ! Mais la violence a pu atteindre des proportions génocidaires parce que les puissances capitalistes, depuis la traite négrière, ont enfermé l’homme noir dans l’invisibilité. Le Nègre est l’autre radicalement différent, altéré, réduit au statut de non-être (13). Voilà ce que combattait Richard Wright lorsqu’il lançait ses héros en croisade contre l’Amérique raciste. Et le jour où Bigger Thomas, le héros de Native Son (1940), décapita la fille d’un riche banquier atteint de daltonisme et la jeta dans une cheminée, les Blancs virent enfin le Noir dans ses colères et frustrations. Comme l’écrira Irving Howe, la culture américaine changea pour de bon (14). Et James Baldwin, après avoir alimenté une vaine polémique avec son aîné, Richard Wright, finit par reconnaître

[qu’il] n’y a pas en Amérique [et aujourd’hui en Afrique] un Nègre qui n’ait éprouvé pendant un court instant ou une longue période, un profond ou un vague sentiment d’angoisse […] une haine simple, nue, injustifiée ; qui n’ait jamais eu envie d’envoyer son poing dans la figure d’un Blanc rencontré dans la journée, de violer, dans un élan de vengeance cruelle, leurs femmes, de massacrer tous les Blancs et les réduire à néant, les réduire en poussière, cette poussière dans laquelle le Nègre a été et est roulé de tout temps. (15)

La violence précède-t-elle l’existence comme le suggérait Richard Wright ? Ralph Ellison refusait une telle dialectique. A ces yeux, le malheur d’un homme ou d’un peuple, désireux d’affirmer son existence, n’est pas tant l’aveuglement des autres que son incapacité à se voir lui-même. La leçon philosophique de Ralph Ellison est assez révélatrice de la situation tragique de l’Afrique moderne : lorsqu’on assassine en masse et en toute impunité comme au Rwanda, en RDC, en Sierra Leone, au Libéria et aujourd’hui en Côte d’Ivoire (à qui le tour demain ?…), c’est qu’on a atteint un degré d’aliénation ontologique : la négation de soi par soi. Y a-t-il pire régression que celle-là ?
Le FMI, la Banque mondiale, le Nepad, l’ONU, accusée çà et là d’atteinte aux droits de l’homme qu’elle est supposée protéger (16), auraient beau administrer palliatifs et sédatifs, l’Afrique n’arrivera nulle part, et Stephen Smith n’a pas tort de nous enterrer vivant (17), tant que ce continent n’aura pas saisi la dimension sacrée de la vie humaine. L’Afrique doit, et nous y œuvrons par nos écrits, entrer dans son « siècle des Lumières », se débarrasser d’une culture alourdie et encombrée de superstitions, de croyances stériles qui la paralysent et l’empêchent de voir l’homme dans son essence moderne : un Être de droits inaliénables.
La raison, c’est aussi la communication, nous dit Habermas. Tel est le principal enjeu de cet ouvrage : communiquer notre vision de la modernité à des populations prises dans l’étau de la lutte pour la survie que leur imposent les politiques prédatrices d’Afrique noire. On comprend alors le ton incisif de ce livre, dans lequel le lecteur entrera par le remarquable travail de Florence Bernault, universitaire américaine d’origine française, qui, en examinant le lien entre l’activité magique et le monde politique au Congo-Brazzaville et au Gabon, met en lumière la « matrice morale » de cette aire culturelle. Il s’agit de répondre à la question suivante : la prédominance du discours magique en Afrique est-elle un obstacle à l’émergence des Etats viables ? La cosmologie du pouvoir en Afrique équatoriale peut-elle coexister avec les modèles politiques et démocratiques mis en place tout au long de la modernité occidentale ?
Somme toute, la magie en tant qu’idiome populaire a une importance dans les résistances que rencontrent les valeurs occidentales en Afrique noire. Ces résistances sont l’expression d’une affirmation identitaire, traduisent un refus de consommation passive de la culture de l’Autre. Mais le principe de résistance, inhérent à la conscience magique, semble avoir été détourné par la société marchande, puis amplifiée par la mondialisation, la sorcellerie étant devenue un instrument de contrôle et de domination politico-économique. Le propos de Florence Bernault se caractérise par une admirable neutralité axiologique et évite le piège de l’engagement idéologique. Elle ne donne aucune recommandation. L’auteur sait combien il serait vain de rappeler aux commanditaires des meurtres rituels la vacuité de leur entreprise. Les politiciens africains s’accrochent d’autant plus à leurs croyances superstitieuses qu’ils sont convaincus que leur pouvoir tient à la puissance de leurs gris-gris (18).
Comment sortir l’Afrique noire d’un mode de pensée qui continue de la maintenir au « cœur des ténèbres » ? Voilà le sens de mon intervention dans ce volume. Loin de toute prétention scientifique, mon propos est inspiré par les débats qui ont toujours divisé les politologues autour de la question controversée de l’universalité ou de la relativité des valeurs démocratiques. Au-delà du débat théorique, ma posture est une invite à la réévaluation des cultures africaines afin d’en dégager les piliers. L’objectif, à terme, revient à faire le tri entre les aspects de nos cultures à stocker au musée et ceux pouvant contribuer à la construction de notre modernité.
Contre la pensée relativiste, qui exige que la démocratie s’adapte à l’histoire de chaque peuple sans proposition véritable quant à la réalisation d’un tel projet, je démontre, à partir de l’exemple du Gabon, combien les dirigeants et élites politiques créent des contradictions artificielles entre la démocratie libérale et la culture africaine pour le maintien du statut quo. Le véritable enjeu n’est-il pas de travailler à l’émergence d’une culture démocratique en Afrique noire, la seule capable de promouvoir les droits du citoyen et de préserver les particularismes culturels ? Cela est rendu possible par la nature même de l’espace démocratique, toujours ouvert au dialogue. La tolérance, telle est l’essence de tout régime démocratique. Ronald Reagan le disait sur un ton badin. Aux Etats-Unis, tout citoyen peut entrer à la Maison blanche et critiquer le président. En URSS, tout citoyen pouvait entrer au Kremlin pour critiquer le régime américain. La démocratie se définit par son extraordinaire capacité d’absorption des idées contraires, des idéologies antagonistes, des sensibilités culturelles diverses. Il n’y a qu’une démocratie libérale comme l’Angleterre pour abriter des extrémistes musulmans qui œuvrent pourtant contre ses valeurs.
On lira ensuite la réflexion passionnante, sinon passionnelle de Richard Assima, et de son équipe du BDP (« Bongo Doit Partir »), sur « le pétrole et la renaissance économique au Gabon ». Le pétrole demeure un enjeu essentiel dans les relations internationales. Du Nigeria en Angola, il fait le pouvoir des dirigeants et le malheur des masses populaires. Mais loin d’une fatalité, Richard Assima, après une présentation de la situation de l’industrie pétrolière au Gabon, ouvre quelques pistes. A ses yeux, la réforme des institutions politiques et la bonne gestion des ressources minières apparaissent inextricablement liées. Sa conclusion correspond bien à ses engagements idéologiques : le redressement économique n’est possible en Afrique sans un changement de leadership.


Marc Mvé Bekale

 

(1) - Extrait de la « Déclaration des Nations unies pour le millénaire » (septembre 2000). Voir www.developmentgoals.org.
(2) - Ce rapport peut être consulté sur le site www.oecd.org. Certaines de ses conclusions ont été reprises par Tom Amadou Seck. « Leurres du Nouveau Partenariat pour l’Afrique ». Le Monde Diplomatique, novembre 2004.
(3) - Il faut signaler que le juriste français Charles Debbasch, ancien doyen de la faculté de droit d'Aix-en-Provence, fut le principal artisan de la modification constitutionnelle qui permit à l’Assemblée nationale togolaise de porter le fils d’Eyadéma au pouvoir. Debbasch, qui avait également mis en musique la nouvelle constitution du Congo-Brazzaville, est célèbre non seulement pour son expertise en droit, mais il brille particulièrement par son manque notoire de probité. Comme le rapporte le quotidien Libération, Debbasch « est une vieille connaissance de la justice française, qui l’a condamné en 2003 pour détournements de fonds lorsqu'il était à la tête de la Fondation du peintre Victor Vasarely. […] Il est sous le coup de deux procédures judiciaires. Accusé d'avoir détourné à son profit 450 000 euros, il avait été condamné, en février 2002, à deux ans de prison ferme par le tribunal correctionnel d'Aix (peine réduite en appel à un an en janvier 2003). La procureure avait alors dénoncé «un système d'escroc, une attitude de voyou », ajoutant : «La personnalité de Charles Debbasch, c'est l'argent, toujours l'argent, encore l'argent ! » Seconde épée de Damoclès : en avril 2003, l'ancien doyen a été mis en examen pour «blanchiment et organisation frauduleuse d'insolvabilité ». Voilà le profil idéal des constitutionnalistes qui aident l’Afrique à bâtir sa démocratie. Pour la longue citation ci-dessus, voir « Juriste mercenaire », Libération, 18 février 2005.
(4) - Au cours de la seule année 2003, le Gabon, pour ne citer que cet exemple, a procédé à deux principales modifications de sa Constitution. La première réforme a instauré le scrutin à un tour pour toutes les élections. Ici, les objectifs recherchés sont multiples : harmonisation de tous les mandats électifs, réduction de leurs coûts financiers, élimination des candidatures fantaisistes et des mauvaises alliances politiques qui, croit-on savoir, nuisent à la qualité du jeu démocratique dans son ensemble. Sans doute aurait-on été mieux avisé en supprimant tout simplement les élections présidentielles au Gabon, étant donné que l’alternance semble impossible dans ce pays où l’opposition est réduite à une « présence fantomatique ». La seconde réforme, quant à elle, a mis fin à la limitation du nombre de mandats présidentiels. Celle-là, customized, taillée sur-mesure pour Omar Bongo Ondimba, au pouvoir depuis 1967, s’inspirait encore une fois du modèle français.
(5) - Voir Colette Braeckman, « Aux sources de la crise ivoirienne ». Le monde diplomatique. Manière de voir 79. Février-mars 2005.
(6) - Un ressortissant français, installé de longue date en Côte d’Ivoire et ayant refusé de se faire rapatrier lors des évènements de 2004, semble l’avoir bien exprimé : « Nous assistons à la fin de la prédominance des Blancs là où une nation est en train de se construire, comme toutes les autres, dans le sang et dans la haine des autres ». Libération, 25 novembre 2004.
(7) - Robert Guest. Le continent enchaîné : pouvoir, corruption et les vies africaines. Washington, Smithsonian Books, 2004.
(8) - « Il convient tout de même de savoir que les autorités gabonaises n'ont accepté le projet (de création d’une Commission de lutte contre l’enrichissement illicite) que du bout des lèvres. D'autant qu'il faisait partie, avec d'autres, des conditionnalités du FMI. N'ayant pas le choix, on a vite fait de bricoler cette «affaire-là », mais en dépit des textes, le manque de volonté des autorités gabonaises a commencé avec la composition même de cette commission. On ne veut pas citer de nom, mais en dehors de deux ou trois têtes, comment peut-on nommer comme membres d'une structure qui se veut sérieuse, prestigieuse et au-dessus de tout soupçon des gens qui ont pillé, dépecé le pays ? Bien qu'ils aient prêté serment, ces gens-là sont mal placés pour réclamer à d'autres anthropophages et cannibales de l'Etat de déclarer leur fortune, fruit de leurs maquignonnages. Mais personne n'est dupe. Le copinage qui a présidé à la désignation des uns et des autres avait justement pour objectif de créer une espèce de « Club Med » Le Nganga, 22 mars 2005. Article repris sur le site http://www.flashgabon.com.
(9) - Voir « Botswana. Africa’s prize democracy », The Economist November 6th, 2004. Le magazine britannique explique le miracle de ce petit pays en termes élogieux : « Botswana’s 1.8m people are among the continent’s wealthiest, after four decades of fast growth. International surveys suggest they are Africa’s least corrupt. The World Bank and others say that, along with South Africa, it is the easiest place to do business in Africa. Good institutions, stable economic policies and a smart use of technology make it more competitive than, say, Brazil or Mexico. » « Grâce à quatre décennies de croissance rapide, les 1,8 million d’habitants du Botswana comptent parmi les plus riches du continent. Les enquêtes internationales suggèrent que c’est le peuple d’Afrique le moins corrompu. La Banque mondiale et d’autres institutions internationales affirment que le Botswana est, avec l’Afrique du Sud, le pays d’Afrique où il est le plus facile d’investir, ce en raison de ses bonnes institutions, ses politiques économiques stables et un usage intelligent de la technologie, qui le rendent plus compétitif que le Brésil ou le Mexique par exemple. »
(10) - Organisateur du célèbre concert « Live Aid » (13 juillet 1985) dans le cadre de la lutte contre la faim en Afrique, le chanteur anglais Bob Geldof, devenu membre de la Commission africaine du gouvernement de Tony Blair, se dit, dans un récent entretien à Radio Times Magazine, « souvent lassé par l'Afrique » : «Le rythme des changements [y] est bien trop lent. Les Africains se récusent… ». Propos repris dans « Sharon Stone : Philantropic instinct ? ». Libération, 9 février 2005.
(11) - Martin Robinson Delany and Robert Campbell, Search for a Place, Black Separatism and Africa, 1860, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1969, pp. 110-111.
(12) - Ralph Ellison, Invisible Man, New York, Penguin Books, 1952, p. 17.
(13) - On lira avec profit « une herméneutique de l’autre » dans Michel de Certeau. L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975.
(14) - Irving Howe, « Black Boys and Native Sons », Dissent, Automn 1963, 354-355.
(15) - James Baldwin, « Many Thousand Gone », cité par Richard Abcarian, ed., Richard Wright’s Native Son : A Critical Perspective, Belmont, Wadsworth Publishing Company, 1970, p. 131. Force est de constater à quel point ces propos décrivent avec justesse les évènements qui ont secoué la Côte d’Ivoire tout au long de l’année 2004. Voyant en la présence française une survivance de l’entreprise coloniale, les Ivoiriens n’ont pas hésité à recourir à la violence pour exprimer leur ressentiment envers l’homme blanc.
(16) - Voir « Casques bleus ou touristes sexuels ? », Jeune Afrique L’Intelligent, 29 novembre 2004.
(17) - Lire Stephen Smith. Négrologie. Pourquoi l’Afrique se meurt. Paris, Calmann-Lévy, 2004.
(18) - A ce sujet, lire également Stephen Ellis and Gerrie Ter Haar. Worlds of Power : Religious and Political Practice in Africa. Oxford, Oxford University Press, 2004.


Ouvrages cités

Baldwin, James. « Many Thousand Gone », in Richard Abcarian, ed. Richard Wright’s Native Son : A Critical Perspective. Belmont, Wadsworth Publishing Company, 1970.
Braeckman, Colette. « Aux sources de la crise ivoirienne ». Le monde diplomatique. Manière de voir 79. Février-mars 2005.
Carothers, Thomas. « Democracy Without Illusions ». Foreign Affairs. Vol 76, Number 1, January-February, 1997.
De Certeau, Michel. L’écriture de l’histoire. Paris, Gallimard, 1975.
Delany, Martin Robinson and Robert Campbell. Search for a Place, Black Separatism and Africa, 1860. Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1969.
Ellison, Ralph. Invisible Man. New York, Penguin Books, 1952.
Ellis, Stephen and Gerrie Ter Haar. Worlds of Power : Religious and Political Practice in Africa. Oxford, Oxford University Press, 2004.
Nganga (Le). 22 mars 2005
Guest, Robert. The Shackled Continent : Power, Corruption, and African Lives. Washington, Smithsonian Books, 2004.
Howe, Irving. « Black Boys and Native Sons ». Dissent, Automn 1963.
Jeune Afrique L’Intelligent, 29 novembre 2004.
Krugman, Paul. « Vision of Power ». New York Times April 27, 2004.
Libération, 25 novembre 2004.
Mallaby, Sebastian. « How Africa Subsidizes U.S. Health Care », Washington Post, November 29, 2004.
Seck, Tom Amadou. « Leurres du Nouveau Partenariat pour l’Afrique ». Le Monde Diplomatique, novembre 2004.
Smith, Stephen. Négrologie. Pourquoi l’Afrique se meurt. Paris, Calmann-Lévy, 2004.
Wilson, Joseph. The Politics of Truth. New York, Carroll & Grat Publishers, 2004.

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